Festival International de Jazz de Montréal : Des hauts mais aussi des bas

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Festival International de Jazz de MontréalLe Regroupement des événements majeurs internationaux (RÉMI) a récemment fait des vagues en proposant d’utiliser les surplus accumulés du Fonds d’indemnisation des clients des agents de voyages (FICAV) afin de renflouer les coffres des festivals en difficulté, tel que le Festival International de Jazz de Montréal.

Le FICAV est une forme d’assurance obligatoire protégeant les clients d’agents de voyages en cas d’incapacité des fournisseurs de services (transporteur aérien, hôtelier, agence de voyage, etc.) de livrer les services promis (à cause d’une faillite, notamment). Comme les fournisseurs actuels sont plutôt fiables, une somme de plus de 125 millions de dollars s’est accumulée depuis 2004.


La proposition du RÉMI a créé la controverse chez plusieurs membres importants de l’industrie touristique (Transat, ATOQ, AAVQ, etc.). Bien que leurs opinions divergent sur les applications potentielles des surplus du FICAV, un aspect de leur réponse est unanime: ce n’est pas le rôle de ce fonds de palier à la rentabilité de grands événements en sol québécois. Ceci dit, il serait toutefois pertinent de comprendre le contexte économique des événements qui a mené le RÉMI à soumettre une telle solution. À des fins de simplification, cet article se penchera seulement sur le cas du Festival International de Jazz de Montréal, dont la 36e édition arrive à grands pas.


Le Festival International de Jazz de Montréal offre chaque année plus de 1000 concerts présentés par 3000 artistes provenant de 30 pays sur plus de 10 scènes extérieures gratuites et 15 salles de concerts. Il est d’ailleurs le seul au monde à proposer 60 % de sa programmation gratuitement sur des scènes extérieures.


Le FIJM attitre plus de deux millions de festivaliers chaque année, provenant autant de la ville même que des environs et de nombreux pays. Environ 30 % de la clientèle est constituée de touristes. Compte tenu de l’achalandage touristique et des grandes retombées économiques qui en découlent, « le Festival est sans contredit notre évènement touristique no 1» (Équipe Spectra, 2014).

REVENUS ET DÉPENSES

Afin de bien saisir les difficultés reliées au financement, il faut savoir d’où provient ce dernier. Le Festival International de Jazz de Montréal est un organisme à but non lucratif. Son financement provient de diverses sources, comme on peut l’observer dans la figure 1.

Figure 1: Graphiques des revenus et dépenses du FIJM en 2013 

Graphique Argent du Festival de Jazz de Montréal

Les deux paliers de gouvernement offrent des subventions qui l’aident à une hauteur d’environ 16 % de son budget (ce qui représente tout de même un gros montant comparé à ce que reçoivent les autres festivals montréalais). C’est cependant un assez faible pourcentage si l’on compare avec les contributions octroyées aux festivals européens, dont le financement public varie entre 40 et 70 % (Brousseau-Pouliot, 2013). La ville de Montréal y met aussi un peu du sien en représentant 2 % du budget du FIJM. La majeure partie des revenus - 40 % - provient des commanditaires du festival, qui profitent de cette vitrine pour être présents dans les médias et être vus par une immense quantité de festivaliers. Du côté des dépenses de l’entreprise, il est important de mentionner que la plus grande dépense du Festival International de Jazz de Montréal, qui représente la moitié du budget de 30 millions de dollars, est sans contredit les spectacles gratuits sur les scènes extérieures. C’est pourtant cette dépense qui rapporte le plus de retombées économiques.


LES ENJEUX


Si l’on sépare la production du FIJM en deux parties, soit le volet payant et le volet gratuit, on observe qu’il s’agit de deux réalités très différentes. Le volet composé des spectacles payants est très profitable pour le festival, celui-ci ayant « enregistr[é] des recettes record à la billetterie de plus de 7 millions de dollars, une hausse d'environ 30 % » pour l’édition de 2014 (Radio-Canada, 2014). Les spectacles payants étant autosuffisants, les subventions gouvernementales et les commanditaires viennent principalement financer les spectacles gratuits. Pour les organisateurs du Festival International de Jazz de Montréal la gratuité est une partie essentielle de l’identité de celui-ci et la remise en question des spectacles gratuits n’est pas envisageable. Selon eux, les retombées économiques et culturelles provoquées par celle-ci dépassent de loin le coût monétaire des subventions, surtout que celles-ci ne représentent que 15% du budget (Simard, 2012). Ces retombées économiques sont d’ailleurs estimées à près de 100 millions de dollars (dont quelque 20 millions de dollars de revenus fiscaux pour les gouvernements).

 

Ensuite, il est nécessaire d’aborder l’évolution du marché dans lequel évolue le  FIJM. Les produits périphériques du festival (nourriture, boissons, articles promotionnels) sont très sensibles aux changements de l’offre et à la venue de nouveaux producteurs comme des restaurants et des bars. Par exemple, après les cinq premières éditions, les organisateurs prirent la décision de déménager le festival de la rue St-Denis à la Place des Arts; l’une des raisons motivant cette décision était l’impossibilité pour le festival de vendre des boissons alcooliques suite à des protestations par les restaurateurs du quartier. En effet, pour le modèle d’affaires du festival, la vente de nourriture et boissons dans les sites extérieurs sont des facteurs clés pour le succès du festival, représentant environ 20 % du budget.

 

Dans les dernières années, cette partie du financement est devenue source de préoccupation pour les organisateurs, car le développement du nouveau Quartier des spectacles a amené une augmentation de la concurrence, donc une diminution des ventes. Celles-ci « ont […]  graduellement diminué de près de 1 M$ depuis 5 ans au fur et à mesure que se sont ouverts […] 42 nouveaux restos (sic), dépanneurs et comptoirs alimentaires qui font des affaires d’or» (Équipe Spectra, 2014). Si les revenus des ventes diminuent, à moins de trouver des sources de revenus alternatives, l’implication financière des partenaires publiques et/ou celle des commanditaires privés devra augmenter pour assurer la survie du volet extérieur du festival. Toutefois, il existe la possibilité que l’intérêt des commanditaires privés diminue étant donné qu’une partie des partenariats est basée sur des contrats d’exclusivité pour les boissons alcooliques ou la nourriture (Heineken, Häagen-Dazs, Pepsi, etc.).

L’AVENIR DU FICAV

À cause des enjeux monétaires actuels du Festival de Jazz de Montréal (et certainement ceux de d’autres festivals importants), il est logique et sage que le Regroupement des événements majeurs internationaux cherche des alternatives de financement qui ne dépendraient pas des divers paliers du gouvernement, mais qui seraient plutôt autonomes et durables. C’est pourquoi le RÉMI a récemment publié différentes pistes de solution comme l’uniformisation et majoration de la taxe sur l’hébergement, la mise en place d’un plancher pour les commandites d’organismes gouvernementaux ou encore l’utilisation d’une partie du Fonds d'indemnisation des clients des agences de voyages. La polémique entourant cette dernière proposition est cependant légitime du à la mission de ce fonds. Comme le soulignait Transat, peut-être que l’instauration d’un « montant cible minimum auquel le FICAV devrait être maintenu pour pouvoir remplir sa mission » (Désiront, 2015) permettrait un meilleure utilisation des surplus accumulés. Cependant, il reste à savoir où iraient ces surplus… et comme les agences de voyages ne se portent pas très bien, elles seraient certainement à prioriser avant de s’attaquer aux problèmes de d’autres segments de l’industrie touristique, tel que celui des festivals internationaux. Le Festival de Jazz de Montréal devra donc continuer à chercher d’autres options de financement !


 

Par Julie-Anne Perrault
Étudiante au B.A.A. en gestion du tourisme et de l’hôtellerie – ESG UQAM
En collaboration avec Marcos Almaguer
Étudiant au B.A.A. en gestion du tourisme et de l’hôtellerie – ESG UQAM

 

SOURCES:
 

Le Devoir, Il faut revoir le mode de financement, dit Simard. 8 juillet 2014.

Équipe Spectra. Festival International de Jazz de Montréal. Rapport d’achalandage touristique pour la 33e édition du Festival International de Jazz de Montréal. 13 août 2012.

Équipe Spectra. Festival International de Jazz de Montréal. Le Festival tatoué sur le cœur !: Bilan de la 35e édition. 7 juillet 2014.

Festival International de Jazz de Montréal, Vision et démarches.

Festival International de Jazz de Montréal. Rapport annuel du président: Comment la gratuité peut enrichir la communauté!. 2012

Festival International de Jazz de Montréal, Rapport financier annuel, 2013.

Gouvernement du Canada. Développement économique du Canada pour les régions du Québec. Le Gouvernement du Canada appuie le Festival International de Jazz de Montréal. 26 juin 2014

Ici Radio-Canada, Bilan positif sur fond d'inquiétude pour le Festival de jazz de Montréal, 7 juillet 2014.

KPMG, Développer le plein potentiel touristique et économique des événements majeurs internationaux : un levier essentiel à la création de richesse : Extraits du rapport final. 12 février 2015.

Leisure/Loisir Où les spectateurs dépensent-ils lors d'une soirée de spectacle sur scène?. 2014.

PAX nouvelles, FICAV : les associations et Transat réagissent aux menaces. 10 avril 2015.

La Presse, Festivals: pour une refonte des subventions. 2 juillet 2013.

Tourisme Express, Le FICAV victime de son succès et de sa saine gestion. 10 avril 2015

Université du Québec à Montréal, Usages et représentations de l’espace public dans le contexte du Festival International de Jazz de Montréal. 2006. 

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